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Analyse du pacte national contre le gaspillage alimentaire

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Il est des sujets qui divisent les français ;le gaspillage alimentaire n’en fait pas parti. En lançant l’année dernière le pacte national contre le gaspillage alimentaire, Guillaume Garot, alors ministre délégué à l’Agroalimentaire, répondait à une attente de la société civile alertée par les médias et quelques associations, mais aussi à une situation de crise sociale où de plus en plus de gens dépendent de la redistribution de denrées alimentaires. Ce pacte s’insérait aussi dans un élan européen initié par le programme Fusion et en suivant l’exemple de la Grande-Bretagne qui a lancé le WRAP, un programme ambitieux qui avait abouti en quatre ans à baisser le gaspillage alimentaire de 13 % au Royaume Uni.

De nombreux acteurs de l’alimentation allant de la fourche à la fourchette, dont Disco Soupe, ont été invités à se réunir en groupes de travail et à s’engager sur des actions volontaires dans l’objectif de réduire de moitié le gaspillage à l’horizon d’ici 2025.

Bien mesurer et prendre de bonnes mesures

La définition adoptée est pertinente et correspond à celles données par l’Europe et par le ministère de l’Ecologie.

« On entend par gaspillage alimentaire toutes les denrées destinées à une consommation humaine qui à un endroit de la chaîne sont perdues ou jetées. »

Cependant, il est différents éléments qui laissent présager que la mesure du gaspillage alimentaire est et restera floue et incomplète.

  • La mesure du gaspillage alimentaire est dépendante de l’appréciation selon laquelle celui-ci est évitable, potentiellement évitable, inévitable. Il est vrai que les coquilles d’œufs ne sont pas comestibles, qu’il peut y avoir des intempéries ou des rappels sanitaires. Chaque acteur peut cependant classer comme étant inévitables ou potentiellement évitables des pertes qui sont en fait évitables : des erreurs de gestion de stock, du gâchis dû à l’industrialisation des techniques, des règlements trop tatillons sur les date limites ou sur les normes d’hygiène, la non consommation de la peau des fruits et légume à cause des pesticides…
  • Il n’y a pas d’étude sur les secteurs amonts : la plupart des données ou statistiques ont été faites par l’Ademe et concernent essentiellement des projections réalisées sur des foyers témoins. Aucune étude extensive n’est menée de manière indépendante dans le secteur agricole, les industries agroalimentaires ou la grande distribution. Le pacte s’est construit dans une démarche consensuelle de contributions volontaires des acteurs, que ce soit en termes d’actions ou en termes de données. La mesure dans ces secteurs sera au mieux incomplète et on risque de ne mesurer les variations que sur moins de 50 % de l’étendue réelle du gaspillage alimentaire. En 2013, Tristam Stuart avait suggéré qu’une obligation légale des grandes entreprises à communiquer sur leur gaspillage permettrait une véritable prise de conscience et un surcroît de créativité associative et entrepreneurial pour trouver des solutions innovantes de redistribution ou de revalorisation de ces excédents.
  • Une nouvelle étude a été menée par l’Ademe et revoit à la hausse les chiffres qui étaient annoncés. Ce ne sont pas 20 kilos par ménage, mais bien 32 kilos par personne que l’on jette dans les poubelles chaque année. Si l’on considère que la France a une structure de production et de consommation similaire à ses voisins européens, on peut estimer que ces kilos ne représentent que 20 à 30 % du gaspillage alimentaire total si on intègre le gaspillage qui a lieu en amont dans le champs, la restauration et la distribution, etc.

Redistribuer ne suffit pas

Comment diviser ce qu’on ne peut pas quantifier sur l’intégralité de la chaîne ? Cette cécité est commode puisqu’elle permet de se concentrer sur des actions de redistribution et de sensibilisation des ménages plutôt que de mettre le doigt là où ça fait mal, et de remettre en question le système de production et de distribution qui entraine une surproduction et une mal-production structurelle et pérenne. En se trompant sur les indicateurs, on établit des constats erronés et des solutions insuffisantes. Un an après la signature du pacte, les quelques avancées concrètes concernent surtout la communication et la redistribution. Pourtant, tant en France que dans le monde, les bénéficiaires des programmes de redistribution ne pourraient pas consommer l’intégralité des excédents alimentaires produits tant ils sont importants. C’est tout le système agroalimentaire qu’il faut repenser pour y intégrer de la parcimonie, de l’humain et de l’équité.

Il ne faut pas se contenter de changer les pansements, mais tenter de penser le changement en prenant des mesures qui permettrait une agriculture et une alimentation plus saines, plus durables, plus équitables, plus riches en emplois, en savoir-faire, en beauté et en goûts. L’expérience d’agro-écologie menée à la ferme expérimentale du Bec Helloin et étudiée par AgroParisTech montre que notre planète peut largement subvenir aux besoins de l’humanité. Le rapporteur de l’ONU Olivier de Schutter, dans un rapport de la FAO, confirme que nous pourrions nourrir 9 milliard d’êtres humains en agriculture biologique, ce qui permettrait une alimentation de qualité, équitable et qui préserve la capacité des générations futures à se nourrir et subvenir à leurs besoins.

Traitons le mal à la source

Alors que les solutions techniques ou organisationnelles sont légion, nous jetons plus du tiers de notre alimentation, laissons des millions de personnes mourir de faim chaque année et continuons à détruire nos sols et nos ressources (10 millions d’hectares de terres agricoles sont ruinées chaque année selon Claude et Lydia Bourguignon). Les structures économiques actuelles, guidées par les indications court-termistes du marché, des rapports de forces déséquilibrés et une fixation des prix biaisée et injuste, continuent de promouvoir le gigantisme agricole, les circuits longs et la déconnexion des consommateurs. Ces trois éléments constituent à mes yeux les trois piliers du gaspillage alimentaire auxquels il faudrait s’attaquer.

La surproduction en Europe est telle que l’on stocke ou l’on détruit les excédents alimentaires par milliers de tonnes aux frais des contribuables pour maintenir les prix agricoles à des niveaux acceptables. On inonde les marchés des pays émergents avec des produits vendus en deçà du coût de production pour écouler les stocks, ce qui déstabilise au passage les agricultures vivrières locales. On détourne des aliments initialement prévus pour la consommation humaine vers la production d’agro-énergie ou vers les rations animales. On subventionne des usines à lait médiocre dont on ne peut faire aucun fromage, on subventionne la production de blés de si mauvaise qualité qu’ils ne sont pas panifiables et que l’on est obligé de les couper avec des blés importés. Comment dès lors éduquer les consommateurs à respecter la nourriture, si l’industrie et les pouvoirs publics convergent pour favoriser la surproduction d’aliments sans valeurs ?

 

 Les mesures proposées par le pacte national contre le gaspillage alimentaire

Encourageons les quelques mesures ci-dessous annoncées par le gouvernement lors de la divulgation du pacte national contre le gaspillage alimentaire et proposons des pistes d’approfondissement pour chacune d’elles. Guillaume Garot (que l’on voit danser lors d’une Disco Soupe à Laval) à repris la main sur le dossier et nous avons bon espoir qu’il fera de son mieux.

1/ Remplacement en cours de la mention DLUO par « à consommer de préférence avant »

La DLUO (Date Limite Utilisation Optimale) signifie que l’aliment n’aura, passé cette date, pas exactement le goût que le producteur voulait lui donner (un biscuit devient un peu moins croustillant par exemple). Une fois cette date dépassée, l’aliment pourra perdre de ses qualités nutritives et gustatives. En aucun cas la consommation du produit ne constitue un risque.

Les étiquettes comportant encore la mention « DLUO » sont rares. La mention « à consommer de préférence avant » est aussi source de gaspillage et il conviendrait de la supprimer tout simplement mais une réglementation européenne rend cette mesure difficile.

Peut-être serait-il plus intéressant de créer un audit scientifique indépendant des DLC qui forcerait les industriels à revoir leurs dates en fonction de la santé des consommateurs et non en fonction de l’incitation à l’achat et de leur volonté de renouveler leurs commandes le plus rapidement possible.

2/ Une campagne de communication en demi-teinte

Le pacte a abouti à la création d’un logo, d’une campagne d’affichage et d’un site dédié de bonne facture sans pour autant être à la hauteur de ce qui se fait à l’étranger comme le programme Love Food Hate Waste. On pourra aussi regretter que ces messages visent presque exclusivement les consommateurs et sont plutôt moralisateurs.

La journée nationale contre le gaspillage alimentaire laisse perplexe. A peine un an après le premier opus, le ministère s’y est pris au dernier moment et n’a finalement rien organisé de notable pour célébrer cette journée qui n’a compté que quelques initiatives éparses. Il est à craindre que sans réel engagement de la part du ministère, cette journée vienne grossir le calendrier déjà chargé des journées où les entreprises font une action de communication symbolique et où quelques acteurs de la société civile s’échinent à mener des actions de sensibilisation. Une journée où l’on mentionne timidement la thématique en fin de journal télévisé, sans vraiment changer les choses somme toute. La remise des prix qui félicitent les meilleures initiatives anti-gaspi de cette année s’est fait en cercle très réduit et avec un engouement très mesuré.

 

3/ Des clauses sur les contrats de restauration collective

 

« D’ici 2014, l’État prendra les dispositions nécessaires (…) pour que des clauses relatives au gaspillage alimentaire soient incluses dans les marchés publics de la restauration collective. Ces clauses pourront concerner : l’approvisionnement, la taille des portions et la possibilité d’acheter des portions adaptées aux convives, la sensibilisation des clients, équipes et convives, les processus de préparation des repas. »

Cette mesure extrêmement intéressante qui est encore à l’étude mérite d’être éclairée. En effet, elle peut tout ou ne rien changer du tout selon que les clauses soient discriminatoires, indicatives, notées (avec quelle pondération), chiffrées et mesurées ou uniquement déclaratives…

4/ Une meilleure information des partenaires sur les responsabilités et les règles juridiques, sanitaires, etc.

C’est un point crucial car de nombreuses personnes souhaiteraient donner mais travaillent dans la PEUR. Les gérants ont peur d’une intoxication alimentaire qui engagerait leur responsabilité, ce qui les rend très frileux et dispendieux. Les employés ont peur de leur patron qui pourrait les renvoyer s’ils récupèrent, s’ils donnent ou s’ils ne javellisent pas comme il faut.

Il faudrait dire clairement qu’il n’existe aucune loi qui empêche les entreprises de donner, seules les directives des entreprises créent cette contrainte. Une solution serait d’adopter la loi du bon samaritain, comme en Italie, qui fait que le donneur de bonne foi ne peut être poursuivi pour de la nourriture qu’il aurait donné.

Le ministère affirme que cet engagement est rempli, en publiant l’information sur cette page. Les relations entre donneurs et receveurs doivent encore être éclaircies, sur le point du transfert des responsabilités mais aussi sur les modes de fonctionnement de collecte, etc. Il semblerait surtout qu’il y ait besoin d’une communication plus pédagogique, notamment à destination des associations et des professionnels qui ne semblent pas avoir été mis au courant des quelques dérogations et arrêtés qui ont été pris.

 

5/ Insertion de la lutte contre le gaspillage dans le plan national pour la prévention des déchets

Le magasine Terra Eco affirme que c’est un geste inutile, mais en fait c’est peut-être une des mesures les plus importantes car contrairement aux autres, elle amène des moyens financiers. Ces « PLPD » (pour les intimes) sont déjà bien insérés dans la machine administrative des collectivités et font souvent l’objet d’appel à projets qui permettent à des initiatives et à des entrepreneurs de se faire financer leurs expérimentations en collaboration avec des entreprises et des associations. C’est peut-être la mesure qui va amener le plus de résultats car loin devant les opérations de communication, elle pourrait permettre à de nombreux projets de voir le jour.

 

6/ Obligation des entreprises de lister ce qu’elles font contre le gaspillage dans leur rapport extra financier

Les entreprises qui correspondent à une certaines formes et au-dessus d’une certaine taille devraient peut-être publier un rapport extra financier dans lequel elles listent toutes leurs actions sociétales, environnementales, culturelles. Beaucoup seront avides de pouvoir parler de plein de choses. A minima, elles se poseront la question ce qui n’est pas toujours le cas. Cela permettra aussi la publicité des bonnes pratiques qui pourront dès lors être copiées. Malheureusement, beaucoup se contenteront d’action de communication sans aucun impact significatif sur la manière dont elles travaillent. Il aurait été intéressant, mais cela aurait supposé un financement, d’obliger les entreprises à divulguer les raisons et le volume de leur gaspillage en open data, sur une plate-forme, ce qui aurait eu pour effet de créer un cercle vertueux qui montrerait que la lutte contre le gaspillage est un facteur-clef de compétitivité économique.

Conclusion

Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, disait récemment : « Nous avons à défendre l’idée que l’agriculture peut être différente, au nom justement de ce que peuvent vouloir les citoyens, à la fois en termes d’organisation de société – paysages, aménagement du territoire, occupation de l’espace, prise en compte de la durabilité – et la question du lien entre l’agriculture et l’alimentation. Ce n’est pas le lien entre production agricole et consommateurs qui m’intéresse. C’est le lien entre l’agriculture et la dimension citoyenne de l’alimentation : c’est-à-dire le choix social. »

Les Français sont résolument contre le gaspillage alimentaire et lutter contre cette aberration économique, sociale et écologique permettrait de mettre en avant des choix sociaux. Lutter contre le gaspillage alimentaire ne doit pas uniquement consister à redistribuer les miettes d’un agro-business industriel qui surproduit de la bouffe, mais à promouvoir une production locale, raisonnée, et équitable d’aliments de qualité.

La redistribution est une des solutions mais elle ne peut être l’unique moyen de lutter contre le gaspillage alimentaire alors ayons le courage d’aller plus loin.

Reconnaissons l’étendue du gaspillage, notamment ses impacts sur notre santé, notre économie, notre planète. Alertons les politiques, les entreprises et les citoyens de tous bords, faisons la promotion des sites, livres et films qui en parlent et encourageons les associations qui font de la sensibilisation.

Reconnectons les citoyens à leurs agriculteurs, à la nature et aux saisons. Favorisons les jardins partagés, les circuits couts, le Woofing, les produits non transformés, la consommation de fruits et légumes de saison.

Réapprenons à planter, à cuisiner et à transformer dans les écoles et dans nos familles.

Réduisons les portions dans la restauration et l’utilisation indue de ressources naturelles et de la pétrochimie dans l’agriculture. Cessons d’avoir les yeux plus gros que le ventre quand nous faisons nos courses ou emplissons nos carnets de commande.

Rééquilibrons les rapports de forces entre citoyens, distributeurs et producteurs pour des rapports plus équitables et plus durables. Améliorons la transparence et la traçabilité de la filière pour encourager les systèmes vertueux.

Réglementons les marchés publics, réexaminons les normes d’hygiène en fonction des dangers qui pèsent vraiment sur la population.

Encourageons la société civile et les entrepreneurs à inventer de nouvelles pistes pour moins gaspiller.

Et bien sûr, organisons des Disco Soupes !

 

 

 

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