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La guerre au gâchis aura bien lieu

Tribune écrite par Bastien Beaufort

Doctorant en géographie à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine
Président du convivium Slow Food Bastille, représentant du Slow Food Youth Network en France
Co-fondateur de Disco Soupe

 

Il existe deux types de gaspillages dans les sociétés humaines  : un gaspillage matériel, que l’on peut quantifier et voir, et un gaspillage immatériel, non mesurable et invisible. C’est au premier que nous nous intéressons ici et précisément à propos de l’une de ses formes les plus révoltantes  : celle de la nourriture.

Revenons aux chiffres, données de trois rapports que l’on ne saurait taxer d’irréalisme (FAO 2011, Urban Food Lab pour le Ministère de l’Agriculture 2011, Ademe 2014) : en France, autour de 10 millions de tonnes de nourriture sont jetées chaque année, soit plus de 25 000 tonnes par jour et 150kg per capita. Ce gâchis est si monstrueux qu’il dégoûte. Il est même littéralement occulté par certaines personnes qui ne veulent pas le regarder en face, comme le mendiant qui fait la manche que l’on ne veut pas voir. Cette réalité trouve un concept dans la sociologie  : elle s’appelle l’invisibilisation. Longtemps, le gaspillage alimentaire fut invisibilisé  ; ce n’est plus le cas aujourd’hui, et il est même devenu un sujet d’une brûlante actualité.

Cela étant, il convient de détruire dès maintenant une croyance largement répandue qui fausse le terrain sur lequel nous pouvons lutter contre le gaspillage. La première veut que l’essentiel de ce gâchis soit réalisé au sein des foyers, comme une somme de pratiques individuelles condamnables qu’il faudrait enrayer… individuellement. Ainsi combien de messages et publicités, à propos de la gestion domestique des aliments et déchets, n’avons nous pas vu nous être directement adressés ? Or un ménage jette chaque année, chez lui, entre 20 et 40 kg de nourriture comestible et/ou emballée. Où sont donc passés la grosse centaine de kg de nourriture gaspillée par an que nous indique le chiffre per capita  ? A la poubelle sans doute…

…Mais pas dans celles des foyers. C’est donc dans tout l’amont du système alimentaire, c’est-à-dire, restauration collective et commerciale mise à part, au sein de la distribution alimentaire et la production agricole que se situent les 2/3 du gaspillage alimentaire français, soit plus ou moins 8 millions de tonnes. Qui domine donc ce marché intermédiaire entre la production et la consommation agroalimentaire ? Globalement, la bien nommée « grande distribution ». Son objet est très simple  : réaliser le profit maximum à partir de ce qu’elle considère être une commodité comme les autres, l’alimentation. Et cela par tous les moyens, dont celui d’un gaspillage condamnable en tous points. La stratégie utilisée pour atteindre cet objectif est la recherche du plus bas prix d’achat des matières premières aux producteurs et la revente au plus haut prix aux consommateurs. Que l’on ne nous dise pas ensuite que le but de ces entreprises souvent multinationales est de nous rendre « la vie moins chère », voire même « d’améliorer notre pouvoir d’achat »  ! Ce slogan publicitaire n’aurait pas été dénigré par un ancien candidat à la présidence de notre République…

C’est pourquoi nous ne pourrons pas seulement reposer sur la joyeuse militance des activistes de base qui composent la société civile si l’on veut sérieusement s’atteler à la réduction de moitié du gaspillage alimentaire d’ici à 2025. Cet objectif, fixé à une échelle intergouvernementale européenne en 2014, fut activé avec tous les acteurs de notre système alimentaire en France à l’initiative du Ministre Guillaume Garot. Ne perdons pas cette opportunité  : la guerre au gâchis aura bien lieu, mais nous ne pourrons la gagner qu’en transformant profondément les structures responsables du gaspillage de notre système alimentaire.

Bastien Beaufort

(Crédit photo : Les Gars’Pilleurs)

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